jeudi, juin 29, 2006

Norvège - Une table d’hôtes pas comme les autres…


Les Îles Lofoten


Novembre 2005. Quelle idée m’a traversé l’esprit de partir en novembre aux îles Lofoten… ? ! ! ! Une seule ! La nature préservée… Alors que certains commencent à trouver leur teint blafard et recherchent le soleil pour masquer le temps qui passe, d’autres n’ont que faire de leur apparence et ne trouvent leur bonheur qu’à travers l’exposition permanente et temporaire, le paradoxe, du musée à ciel ouvert qu’est la nature. C’est après trois sauts de puce depuis Paris qu’on atterrit à Svolvaer, pour une aventure hors du commun, celle de partager le quotidien des orques.
Situées au Nord du cercle polaire, les Lofoten offrent à la fois ce qu’il y a de plus rude aux visiteurs par des paysages et un climat austères, et aussi cette tendresse, due aux couleurs et au calme qui règne sur cet endroit reculé de Norvège. Un lieu propice aux émotions. Des couchers de soleil à 15h aux aurores boréales, ou encore ces rencontres avec les orques, nous vivons à chaque instant un moment inoubliable.
Chaque année, d’octobre à février, les cétacés investissent le Tysfjord pour se goinfrer de sashimi. C’est à la proue de cet ancien thonier que nous observons ces scènes de prédation. L’orque, le plus grand prédateur que les mers et océans connaissent, jouit d’une réputation usurpée. En effet, cette baleine tueuse, de son nom anglais Killer Whale, n’est pas plus dangereuse pour l’homme que le fugu, met prisé par les Japonais, ou la rascasse volante, recherché par les aquariophiles. Attention, ce n’est tout de même pas un agneau … ! ! ! Mais ici, en Norvège, elle vous invite à sa table pour partager son repas sans se tromper de pitance.

Alors que l’hivers tisse son manteau blanc, vous partez chaque matin dès 09h00, après un briefing d’une demi-heure sur les cétacés, la recherche, la protection, j’en passe et des meilleurs, pour 7 heures de mer au contact de ces animaux. Avec une lumière rasante, orangée, et une mer noire, métallique, vous vous offrez une bouffée d’oxygène en compagnie d’un guide expérimenté qui vous fait partager sa passion pour ces odontocètes et vous parle sans relâche de leur environnement. Et sur le sujet, Simona est intarissable. Avec le froid et cette lumière, le souffle, première partie visite de l’animal, est facilement repérable. Dès lors, le spectacle peut commencer…
L’approche se fait en douceur. Les pods, composés de 5 à 12 individus, n’ont que faire de notre présence. Mieux, ils viennent à nous en faisant le tour de notre embarcation, au cas où nous serions l’un de ces moissonneurs des océans. En effet, certains individus recherchent la facilité : pourquoi dépenser une énergie folle à grappiller des protéines et autres oméga 3 dans la chasse, alors que l’homme, son pire ennemi, peut les lui fournir gratuitement lorsqu’il ratisse la mer de ses filets ? Ils ont compris que les pièges humains semaient des fragments de leurs récoltes au gré des courants. Fragments souvent groggy et du coup sans défenses. Du travail mâché en quelques sortes. L’homme donnant la becquée à l’épaulard, qui l’eut crû ?! C’est ainsi que là où les bateaux de pêche se trouvent, les orques ne sont jamais très loin… Faut-il pour parler d’intelligence ? Je crois que OUI. L’intelligence, n’est-elle pas la faculté à s’adapter à une situation donnée ? Alors, la réponse est dans la question. L’adaptation…
Dans le rythme soutenu de nos rencontres, un groupe d’une dizaine de représentants, plus calmes, semble nous inviter à sa table. C’est le moment que nous choisissons pour nous glisser à l’eau. Maladroits dans nos combinaisons sèches, nous changeons carrément d’ambiance. Dans un élément qui n’aura été le nôtre que lors d’une période de neuf mois, nous essayons de trouver nos marques rapidement. Un appareil photographique dans une main, une respiration et un rythme cardiaque à stabiliser, des émotions à contenir, pour un seul homme… ce n’est pas simple ! Après deux minutes pour caler tout cela, nous faisons nos premières rencontres. Qui n’a jamais rêvé de nager aux côtés d’un cétacé ? Les orques, curieux de nature, donnent des cours de glisse aux barboteurs que nous sommes. Ici, nous ne savons plus vraiment qui observe qui… ! ! ! Un comble. Nous nous enivrons du ballet proposé et ne perdons pas une miette de leur présence. Alors que leurs passages deviennent de plus en plus espacés, un mâle arrive sur ma gauche très lentement. Celui-ci stoppe sa nage à ma hauteur. Nous nous retrouvons à quelques mètres l’un de l’autre, parallèle, l’œil dans les yeux. A ce bonheur, le temps s’arrête. Je suis seul au monde avec cet animal. A quoi pense-t-il ? Qu’attend-il de moi ? Je ne le saurai jamais… Par contre, son œil en dit long. Pacifique, notre curiosité est réciproque. Nos intentions et notre envie de communiquer, également. Figé par l’émotion, je pense plus à capturer l’instant que l’image. Après quelques secondes, il reprend sa route, paisiblement, simplement.
Invité une dernière fois dans leur danse, la lassitude les envahies et bien vite nous nous retrouvons seul. Il nous faut alors revenir sur terre… dans les deux sens du terme.
Assis dans le cockpit, la tête dans mes mains, je ne bouge plus. Frigorifié, je tente de retrouvé une chaleur corporelle digne d’un être humain. L’eau du Tysfjord perle sur mon visage. Cet élément qui vient de m’apporter tant de bonheur me glace actuellement les os… Mon visage, figé d’un large sourire, reprend peu à peu sa couleur originelle. Je me remémore ce moment durant de longues minutes et bien vite, une nouvelle eau salée glisse de nouveau le long de mes joues. C’était si beau que j’en ferme les yeux… Je me réveille et retrouve mon univers, la réalité. Ce voyage restera un moment intense et magique. Peut-être l’une des plus belles émotions de ma vie. Les couleurs, les odeurs et les sensations sont gravées dans ma mémoire et viendront régulièrement fleurir des jours plus monotones.

Mais le plus beau reste à venir… Le prochain voyage, avec de nouvelles rencontres.


10 données majeures pour présenter l’Orque :

Nom scientifique : Orcinus orca
Longueur : 6 à 7 m, jusqu'à 10 m
Poids : 3 à 7 t
Longévité : 50 ans chez les mâles, jusqu'à 100 ans chez les femelles
Gestation : Environ 15 mois
Temps de plongée : 3 à 5 min, jusqu'à 20 min
Comportement social : Grégaires, ils forment des groupes de 5 à 20 individus
Alimentation : Poissons, Cétacés, Pinnipèdes, Oiseaux, Céphalopodes
Distribution mondiale : Toutes les mers et tous les océans, des pôles à l'équateur
Population mondiale : Inconnue, probablement pas en danger