jeudi, février 01, 2007

Argentine - El Rey de la Ballena

Après deux heures de route, le bus stoppe sa course à Puerto Pyramides, son terminus. A ma descente de ce «tasse vertèbres», je retrouve l’atmosphère paisible de ce petit village de la Peninsula Valdes. C’était en novembre 2001, lors d’un trip avec Gérard Soury… Cinq ans déjà. Le temps passe vite. Je suis ici pour une quinzaine de jours, avec comme fil rouge les baleines, les Argentins et El Rey de la Ballena. Ce dernier est un monstre sacré de la Péninsule, un phénomène, un être adorable.
Avec le Golfe San Matias au nord et Nuevo au sud, cette partie de la Patagonie, reliée du continent par un isthme de 7 kilomètres, défie l’Océan Atlantique. Terre d’accueil d’une faune incroyablement riche, cette région est un paradis pour tous les naturalistes. Guanacos, nandous, manchots de Magellan, cormorans, lions de mer, éléphants de mer et baleines franches, ce lieu est la plus importante concentration faunique de toute l’Argentine… je m’en frotte les mains…
Patrimoine mondial de l’UNESCO, Valdes, accueille les baleines franches australes depuis le début des années 70. En 2006, c’est plus de mille individus qui visitent le Golfe, entre mai et décembre, avec un pic d’activité en Août. Cette région est le plus grand club de rencontres pour cette espèce et aussi la plus grande nurserie. Entre conception et mise bas, la boucle est bouclée… J’ai fait 14OOO kilomètres pour être le témoin de ces moments uniques. Mais, en parallèle de ces instants à vivre, je suis également venu en Argentine pour rencontrer le maître des lieux, le spécialiste des baleines franches, celui qui à tout changé à Puerto Piramides : Mariano, dit El Rey.
Incontournable de la première Bajada, vous ne pouvez pas le louper. Il passe la plupart de son temps sur un banc blanc, devant la boutique de Whale Watching dont il est le responsable. Un œil sur les touristes qui passent devant son échoppe, gilets de sauvetage sous le bras et appareils de photos autour du cou, et un œil sur la baie et ses baleines, il observe, commente et se souvient. Casquette de marin vissé sur la tête et lunettes noires, Mariano observe le ballet incessant de mise à l’eau des bateaux par d’énorme tracteur, pour que les touristes puissent assouvir leur soif de rencontres. Quelle est cette folie qui s’empare de ce petit village de mai à novembre ?
C’est lui qui a commencé à offrir le service de Avistaje de Ballenas. Il est l’investigateur de ce cet engouement. Rare sont voyageurs de passage dans le Chubut qui ne viennent pas à Puerto Piramides. Mais il y a trente ans, personne ne pouvait imaginer cet essor. Dans les années 70, l’homme chasse encore la baleine mais le mouvement Flower Power et l’opinion publique auront raison de cette cruauté. Les baleines deviennent l’un des emblèmes de la protection animal. Un rêve pour chacun est en train de naître, celle de les voir en chair et en os… Le Whale watching voit le jour.
Le monde accourt à Valdes pour observer et étudier les baleines franches australes. Cousteau, Roger Payne ou plus proche de nous, Talassa, l’émission de France 3 seront du voyage. A chaque fois, le même rituel, les gens viennent, passent un moment et repartent. Mariano, lui, reste. Sa vie est à Puerto Piramides. Il connaît tout de cette péninsule, tout des baleines. Il est le roi. Un roi accessible, qui se laisse voir, et se charge de conter ses expériences de la mer, de la vie, pour que le monde se souvienne.
Aujourd’hui, El Rey est entré dans la légende. Notre rencontre est magique et émouvante. Je suis là, assis à ses côtés, impressionné par la stature du bonhomme avec une tonne de questions à lui poser. Lui, tranquille, me souhaite la bienvenue dans un français impeccable. Après un départ poussif, dû à ma timidité probablement, le débit de mes mots commence à s’accélérer, comme si j’avais lâché les vannes du moulin à paroles que je peux être… Les questions s’enchaînent à une vitesse folle… Mes yeux pétillent de bonheur. Mon coeur bat la chamade. Lors d’une énième interrogation, Mariano prend du temps pour me répondre. Est-ce la question qui le dérange ou cherche t-il ses mots en français pour bien les peser ? Je patiente. Trente secondes, une minute se passe. Rien. L’homme est muet. Je me tourne alors vers lui, pour lire la réponse sur son visage… El Rey s’est assoupi, comme par enchantement. Il est le roi, le roi des Baleines.
Je jette un œil sur les touristes qui passent devant la boutique, gilets de sauvetage sous le bras et appareil de photos autour du cou, en rêvant, en rêvant que je suis… moi !


lundi, août 07, 2006

Açores - L'ombre du Cachalot plane sur Lajes...

Août 2006

Vendredi 04
En ce milieu d'été caniculaire en France, je reprends la route pour des jours plus tempérés au milieu de l'Atlantique. L'île de Pico aux Açores est ma terre d'accueil depuis 1997. Chaque année, je vis le même rituel pour un pélerinage de remise en forme. Un long voyage m'attend avant de jouir du bonheur des cétacés. Paris - Lisbonne, Lisbonne -Horta. Départ 7h40 depuis Orly, arrivée 12h15 heure locale.
A Horta, une chaleur humide me tombe sur les épaules, mais l'atmosphère envoutante qui règne sur ces îles me fait oublier la fatigue. Une bonne nuit de sommeil à Almagreira chez Maria, mon lieu de villégiature, et demain nous aviserons sur l'organisation du séjour.
Samedi 05
C'est avec grand plaisir que je retrouve Serge à Lajes Do Pico. Il est arrivé ici par hasard il y a plus de 15 ans et est tombé en amour d'une açorienne, des îles et des baleines. En décidant de s'établir aux Açores, il créé Espaço Talassa, base d'observation des cétacés, ayant pour but de sensibiliser les personnes sur les beautés de la nature maritime.
Il fait partie du club très select de ceux qui m'ont donné envie de vivre ma passion. Nous organisons ensemble les 15 jours de mon séjour baleinier. Dès ce samedi, la mer me reçoit et les cétacés m'offrent une mise en bouche qui laisse présager un séjour fabuleux.
Un groupe de 3 cachalots fait route sud Pico en direction de Terceira. Ils tracent leur chemin sans plongées profondes donc sans fluke à imprimer dans mon boitier numérique. Qu'importe, le plaisir d´être à leurs côtés suffit à mon bonheur. En laissant nos compagnons suivrent leur cap, nous rencontrons un pod d'une trentaine de roaz, en portugais dans le texte, grand dauphin en français, ou Tursiop truncatus pour les plus initiés. Calmes avec des petits, sous un beau soleil et un océan flat, c'est une bonne initiation au milieu baleinier pour Vinciane qui m'accompagne.
Dimanche 06
Les Açores offrent une diversité d'espèces comme nulle part ailleurs. Le corps scientifique a recensé 25 cétacés dans l'archipel. L'équipe d'Espaço Talassa, étalant sa saison d'observations d'avril à octobre, en identifie une vingtaine chaque année.
Cet après-midi, 4 espèces seront observées. A peine sortis de Lajes, un groupe de dauphins bleus et blancs fait sont apparition pour le bonheur de tous. Pour les avoir observés en Méditerranée, j'ai pu noter le comportement radicalement opposé de ces 2 populations. En effet, ceux-ci sont plutôt calmes et amicaux envers les bateaux croisant leur route en France, alors qu'aux Açores, ils sont très nerveux et furtifs, donnant un spectacle hors du commun lorsqu'ils quittent les lieux à l'approche d'une embarcation. Comme quoi, il ne faut jamais tirer de leçons définitives sur une observation.
Des dauphins communs puis des dauphins tachetés seront également dans la ligne de mire des photographes embarqués. Nous finirons la sortie, comme hier, avec des grands dauphins. 3 heures de sortie, 4 espèces rencontrées et des images plein la tête.
Lundi 07
"Hoje o tempo està mau"... Le vent s'est levé et l'océan s'est formé. Le travail des vigies est beaucoup plus difficile qu'à l'accoutumée pour repérer un signe de vie dans cet univers en mouvement. Je décide donc de rester à terre et de garder mon influx nerveux pour des jours meilleurs. Je profite de ce moment pour me replonger dans la culture locale en profitant du temps qui passe.
Mardi 08
Les jours se suivent… et se ressemblent. Le vent souffle toujours sur Lajes, venant d’Est à environ 15-18 noeuds, il cause beaucoup de problèmes aux vigies et skippers. Une nouvelle fois, je décide de rester à terre. De plus, les prévisions sont mauvaises pour les jours à venir. Les pêcheurs et anciens baleiniers estiment qu’il ne faut pas attendre d’amélioration avant vendredi, période du changement de lune... Alors, soyons patients, une vertue importante pour l’observateur de baleines.
Je consacre quand même ce temps à terre aux baleines, à travers 2 musées, celui des baleiniers à Lajes, et "Cachalotes e Lulas" à São João, le musée de Malcolm Clarke sur les baleines et calamars.
Mercredi 09
Un orage d’une rare violence s’est abattu cette nuit à Almagreira. Pensant que celui-ci allait calmer les ardeurs du vent, et bien, il n’en n’est rien... il souffle toujours aussi fort. Les pêcheurs ont raison…! Je commence à désespérer et trépigne d’impatience d’aller en mer. Je laisse de côté mon principe d’avoir le temps idéal pour faire des photos, et décide donc de braver les vagues à la recherche d'un contact visuel avec les cétacés. L’expérience me fait dire que lorsque un skipper embarque avec lui vestes et pantalons en toile cirée, la sortie s’annonce mouvementée et humide. Ce constat s’est avéré une nouvelle fois exact.
J’ai passé 3 heures à me faire brasser, taper, rincer, au rythme d'une vague toutes les 5 secondes, faites le compte…! Ah, ce n’est pas facile la vie de whale-watcher !
Nous serons récompensés par à un groupe de dauphins bleus et blancs qui nous ont assuré le spectacle dans les vagues. Merci à eux.
Jeudi 10
Certains attendent le bonheur ou la sérénité, moi, j’attends le changement de lune… Jamais je n’aurais pu m’imaginer espérer la nouvelle avec autant d’impatience. Comme quoi, dès que l’on quitte Paris, les valeurs de la nature et des cycles de la vie prennent une toute autre importance. Une nouvelle journée à terre me tend les bras, mais demain est un autre jour, enfin, je l’espère…!
Vendredi 11
Comme par enchantement, le vent s'est calmé cette nuit. Le Pico, volcan de l'île portant son nom, est complètement dégagé. C'est la première fois depuis mon arrivée. Les pêcheurs avaient raison, la nouvelle lune a calmé les ardeurs du pire ennemi de l'observateur de baleines.
Après 3 jours de mal de terre, je retrouve l'ivresse de l'océan et de ses plaisirs, pour une journée entière consacrée aux cétacés. Une journée rare. Alors, est-ce la frustration de ces 3 jours de disette ou l'était-elle vraiment, je ne sais pas, ce qui est sûr c'est que j'ai pris énormément de plaisir aujourd'hui.
Deux espèces nous ouvrent leurs portes et nous offrent l'hospitalité tout simplement. Nous partageons leur vie et quotidien à seulement quelques mètres. Les dauphins de Risso et les dauphins tachetés sont les acteurs de cette journée.
Sidonio, depuis la vigia da Queimada, repère le groupe de Grampus en face du petit village de Ribeira. C'est un groupe calme d'une cinquantaine d'individus, y compris les petits, qui nous accueillent. Pas toujours très faciles d'approche, en ce vendredi, ils en ont décidé autrement. Passage sous le bateau depuis la droite, puis depuis la gauche, spy hopping, breatching. Bref, une série de comportements facétieux très agréables à observer.
Autre groupe, autres moeurs. Les dauphins tachetés. Nous les croisons au sud de Sao Mateus, alors qu'ils tracent leur route à pleine vitesse. Après 10 minutes de course effrennée, le pod stoppe sa marche en avant, et un petit groupe d'une douzaine d'adultes se détachent des autres membres de l'équipe
L'océan bouillonne sous les agissement rapprochés de ces 12 animaux. Ce qui l'ont pouvait identifier comme un jeu en est en fait tout autre. C'est un accouplement que nous observons. Je suis gêné de regarder comme cela l'intimité de ces dauphins, mais j'avoue quand même avoir pris un malin plaisir de voir ce moment si particulier. No comment !
Samedi 12
Les nuages se reflétent sur le miroir bleu profond de l’océan. Les vigies ont repéré une nouvelle fois plusieurs groupes de dauphins. Après 1h30 de sortie, et l’observation de 3 espèces, toujours ces fameux tachetés et Risso, plus un groupe de communs, Joáo Quaresma, notre skipper et néanmoins ami, se retourne vers moi et me lance avec un large sourire : “j’ai quelque chose d’intéressant…!”
Cette phrase, dans un français impeccable, me fait augmenter ma fréquence cardiaque, et tout va alors très vite dans ma tête. Oui, mais c’est quoi ? Un cachalot ? Animal que nous n’avons plus observé depuis environ 8 jours. Une baleine à fanons ? Possible. Une baleine à bec ? Pourquoi pas. Bref, je veux savoir…
Cinq minutes de questionnement intensif suffiront à Joào pour qu’il me lache le morceau, trop content de m’annoncer que Sidonio a repéré un groupe de Pseudorques. Ni une ni deux, je change la carte mémoire de mon Canon afin d’avoir 1 Go à consacrer à ces animaux relativement rares à observer.
Noirs, pour un poids d’environ 2 tonnes et d’une taille de 5 à 6 mètres, ils font route vers l’est d’une nage lente mais imposante. Toujours à distance du bateau, ils savent nous rappeler leur code de conduite pour les observer. Lorsque nous transgressons celui-ci, ils nous remettent en place rapidement en frappant la surface de l’eau avec leur caudale ou carrément, en sortant entièrement de l’eau, pour montrer toute leur puissance. Respect…
A bord du pneumatique, règne un silence qui en dit long sur cette observation. Personne ne trouve les mots pour traduire le bonheur et l’émotion que nous éprouvons à cette rencontre.
Une nouvelle sortie s’achève, avec de nouvelles sensations et toujours beaucoup de plaisir en compagnie des cétacés.
Dimanche 13
Après deux journées en mer, le vent reprend le pouvoir à Lajes Do Pico avec l’appui de l’anticyclone qui fait des siennes. Cette osmose me pousse une nouvelle fois à rester à terre. Je profite de ce temps libre pour visiter l’ancienne usine baleinière de Sáo Roque, sur la côte nord de Pico, transformée en musée. Ce lieu chargé d’histoire nous plonge au coeur même des années de chasse où nombre de cachalots ont éte découpés et transformés pour que des hommes puissent vivre.
Lundi 14
Maître Zéphir ne désarme pas et souffle toujours avec insistance. Je prends mon mal en patience en bouquinant et en prenant des forces pour des jours meilleurs. Je croise les doigts !
Mardi 15
Je viens de finir mon deuxième livre… En attendant mieux ! Pas d’amélioration à l’horizon. Un autre facteur a fait son apparition : la pluie.
Mercredi 16
Assis sur un rocher, face à l'océan, j'ai la tête dans les nuages, m'identifiant aux deux espèces de sternes que je suis en train d'immortaliser. Les Pierregarin et les Dougall m'emportent dans leurs univers, celui de la liberté. Je suis dans mon monde et le rêve est mon petit plaisir du jour.
Ah oui, le vent est toujours présent…!!!
Jeudi 17
Tel un Suricate, je suis en mouvement permanent et aux aguets. Je ne tiens plus, et vois l'échéance du retour se rapprocher à grande vitesse. L'ombre du cachalot plane toujours sur Lajes, son souffle me tient en haleine depuis 2 semaines mais aucune rencontre depuis mon arrivée.
Un groupe d'une dizaine d'animaux a été repéré ce matin au Nord de l'île de São Jorge… !
L'océan me tient toujours à l'écart.
Vendredi 18
A peine ai-je mis les pieds à la base que Quaresma me prend à part pour me dire que nous avons "du lourd" ce matin en mer…!!! Wahou…!!! En effet, le groupe présent hier à São Jorge se trouve ce matin dispersé au Sud de Lajes.
Nous commencerons cette journée par une partie de cache-cache avec les animaux, où bien sur, le cachalot sort toujours vainqueur. Chaque animal du pod , qui est étalé sur plusieurs « miles carrés », se joue de nous en disparaissant entre deux eaux, pour réapparaître quelques minutes plus tard n’importe où, sans aucune logique évidente. Après deux heures de récréation, la seule vision que nous ayons eue est un dos à une centaine de mètres de l'embarcation. C'est peu pour étancher ma soif !
Sidonio, du haut de la vigie Da Queimada signale à João qu’un des membres du groupe semble avoir des fourmis dans la caudale et s’en donne à cœur joie au Sud Est du Castelete. Sur un océan légèrement formé, nous fonçons pour rejoindre le lieu indiqué.
Sur place, une femelle connue de l’équipe d’Espaco Talassa, reconnaissable à la marque blanche sur son dos à la hauteur de sa première épine dorsale, nous accueille dans sa zone de tolérance. Après cinq minutes de présentation, l’animal commence à avoir la bougeotte et débute son show… La petite femelle commence par taper la surface de l’eau avec sa caudale durant de longues minutes. Le fracas est hallucinant et se fait entendre à plusieurs miles nautiques. L’eau jaillit de partout sous les coups de battoirs de l’animal. Après une brève accalmie, le cachalot plonge subrepticement. Nous nous regardons avec João, et nous annonçons en chœur d’une voie commune : « elle va breacher ! ». A peine avions-nous prononcé cette phrase que 20 tonnes de muscles se dressent à la verticale à seulement 80 mètres de la frêle embarcation que nous occupons. Les crépitements des appareils photos en disent long sur les cinq secondes exceptionnelles que l’on vient de vivre. Tout le monde est abasourdi par cette démonstration de force. Incroyable !
L’animal suite à ce coup d’éclat retrouve son calme et son souffle à notre proue, légèrement à droite. Les minutes passent au rythme d’une respiration toute les trente secondes, quand de nouveau elle décide de nous offrir un autre moment agréable… Elle change de cap et se dirige droit sur nous. A bord du pneumatique, nous sommes serein, mais conscient du danger qu’elle peut représenter. A cinq mètres du bateau, elle stoppe sa marche en avant et nous gratifie d’un très beau spy-hopping pour mieux nous observer, poursuit sa route d’une nage sur le côté, et rejoint les abysses en laissant apparaître sa caudale au-dessus des flots.
Le silence fait place à l’euphorie, et chacun se retrouve dans sa bulle pour se délecter de ce moment. Nous reprenons le cours de la vie là où nous l’avions arrêtée. Des Grands Dauphins nous accompagnent aux portes de Lajes pour couronner cette journée formidable. Les sourires à bord du pneumatique en disent long sur cette cure émotionnelle que nous venons de suivre. Les images gravées dans nos cœurs alimenterons nos longues soirées d’hivers à refaire le monde entres copains.
De retour à quai, fatigué, mais avec le sentiment du devoir accompli, João Quaresma me lâche avec un large sourire : «Cette journée, c’est pour toi ! Cadeau !».
J’étais venu pour rencontrer des cachalots et mon vœu a été exaucé. Merci.
Samedi 19
Je termine ma dixième saison à Pico et le départ est toujours aussi difficile. Depuis 1997, date de ma première visite, l'archipel est devenu ma région d'adoption. C'est avec une petite eau salée aux coins des yeux, en hommage à l'Atlantique, que je quitte Lajes, l'équipe d'Espaco Talassa, les "Pescadores", Maria Ribeiro, et tous les habitants de ce petit village au milieu de nul part.
Mais l’année 2007 est en ligne de mire, et mon retour est programmé…
Un grand merci à Serge et João Quaresma mes amis de l’Atlantide, sans oublier Alexandra, Maria, Gonçalves, Hermann, Luis, Pedro et Tiago.
Quant aux baleines, je me battrais toujours pour défendre leur environnement, qui est également le nôtre, il ne faut pas l'oublier, et leur cause pour que les générations futures puissent jouir des émotions fortes qu'elles nous procurent.

www.espacotalassa.com

jeudi, juin 29, 2006

Norvège - Une table d’hôtes pas comme les autres…


Les Îles Lofoten


Novembre 2005. Quelle idée m’a traversé l’esprit de partir en novembre aux îles Lofoten… ? ! ! ! Une seule ! La nature préservée… Alors que certains commencent à trouver leur teint blafard et recherchent le soleil pour masquer le temps qui passe, d’autres n’ont que faire de leur apparence et ne trouvent leur bonheur qu’à travers l’exposition permanente et temporaire, le paradoxe, du musée à ciel ouvert qu’est la nature. C’est après trois sauts de puce depuis Paris qu’on atterrit à Svolvaer, pour une aventure hors du commun, celle de partager le quotidien des orques.
Situées au Nord du cercle polaire, les Lofoten offrent à la fois ce qu’il y a de plus rude aux visiteurs par des paysages et un climat austères, et aussi cette tendresse, due aux couleurs et au calme qui règne sur cet endroit reculé de Norvège. Un lieu propice aux émotions. Des couchers de soleil à 15h aux aurores boréales, ou encore ces rencontres avec les orques, nous vivons à chaque instant un moment inoubliable.
Chaque année, d’octobre à février, les cétacés investissent le Tysfjord pour se goinfrer de sashimi. C’est à la proue de cet ancien thonier que nous observons ces scènes de prédation. L’orque, le plus grand prédateur que les mers et océans connaissent, jouit d’une réputation usurpée. En effet, cette baleine tueuse, de son nom anglais Killer Whale, n’est pas plus dangereuse pour l’homme que le fugu, met prisé par les Japonais, ou la rascasse volante, recherché par les aquariophiles. Attention, ce n’est tout de même pas un agneau … ! ! ! Mais ici, en Norvège, elle vous invite à sa table pour partager son repas sans se tromper de pitance.

Alors que l’hivers tisse son manteau blanc, vous partez chaque matin dès 09h00, après un briefing d’une demi-heure sur les cétacés, la recherche, la protection, j’en passe et des meilleurs, pour 7 heures de mer au contact de ces animaux. Avec une lumière rasante, orangée, et une mer noire, métallique, vous vous offrez une bouffée d’oxygène en compagnie d’un guide expérimenté qui vous fait partager sa passion pour ces odontocètes et vous parle sans relâche de leur environnement. Et sur le sujet, Simona est intarissable. Avec le froid et cette lumière, le souffle, première partie visite de l’animal, est facilement repérable. Dès lors, le spectacle peut commencer…
L’approche se fait en douceur. Les pods, composés de 5 à 12 individus, n’ont que faire de notre présence. Mieux, ils viennent à nous en faisant le tour de notre embarcation, au cas où nous serions l’un de ces moissonneurs des océans. En effet, certains individus recherchent la facilité : pourquoi dépenser une énergie folle à grappiller des protéines et autres oméga 3 dans la chasse, alors que l’homme, son pire ennemi, peut les lui fournir gratuitement lorsqu’il ratisse la mer de ses filets ? Ils ont compris que les pièges humains semaient des fragments de leurs récoltes au gré des courants. Fragments souvent groggy et du coup sans défenses. Du travail mâché en quelques sortes. L’homme donnant la becquée à l’épaulard, qui l’eut crû ?! C’est ainsi que là où les bateaux de pêche se trouvent, les orques ne sont jamais très loin… Faut-il pour parler d’intelligence ? Je crois que OUI. L’intelligence, n’est-elle pas la faculté à s’adapter à une situation donnée ? Alors, la réponse est dans la question. L’adaptation…
Dans le rythme soutenu de nos rencontres, un groupe d’une dizaine de représentants, plus calmes, semble nous inviter à sa table. C’est le moment que nous choisissons pour nous glisser à l’eau. Maladroits dans nos combinaisons sèches, nous changeons carrément d’ambiance. Dans un élément qui n’aura été le nôtre que lors d’une période de neuf mois, nous essayons de trouver nos marques rapidement. Un appareil photographique dans une main, une respiration et un rythme cardiaque à stabiliser, des émotions à contenir, pour un seul homme… ce n’est pas simple ! Après deux minutes pour caler tout cela, nous faisons nos premières rencontres. Qui n’a jamais rêvé de nager aux côtés d’un cétacé ? Les orques, curieux de nature, donnent des cours de glisse aux barboteurs que nous sommes. Ici, nous ne savons plus vraiment qui observe qui… ! ! ! Un comble. Nous nous enivrons du ballet proposé et ne perdons pas une miette de leur présence. Alors que leurs passages deviennent de plus en plus espacés, un mâle arrive sur ma gauche très lentement. Celui-ci stoppe sa nage à ma hauteur. Nous nous retrouvons à quelques mètres l’un de l’autre, parallèle, l’œil dans les yeux. A ce bonheur, le temps s’arrête. Je suis seul au monde avec cet animal. A quoi pense-t-il ? Qu’attend-il de moi ? Je ne le saurai jamais… Par contre, son œil en dit long. Pacifique, notre curiosité est réciproque. Nos intentions et notre envie de communiquer, également. Figé par l’émotion, je pense plus à capturer l’instant que l’image. Après quelques secondes, il reprend sa route, paisiblement, simplement.
Invité une dernière fois dans leur danse, la lassitude les envahies et bien vite nous nous retrouvons seul. Il nous faut alors revenir sur terre… dans les deux sens du terme.
Assis dans le cockpit, la tête dans mes mains, je ne bouge plus. Frigorifié, je tente de retrouvé une chaleur corporelle digne d’un être humain. L’eau du Tysfjord perle sur mon visage. Cet élément qui vient de m’apporter tant de bonheur me glace actuellement les os… Mon visage, figé d’un large sourire, reprend peu à peu sa couleur originelle. Je me remémore ce moment durant de longues minutes et bien vite, une nouvelle eau salée glisse de nouveau le long de mes joues. C’était si beau que j’en ferme les yeux… Je me réveille et retrouve mon univers, la réalité. Ce voyage restera un moment intense et magique. Peut-être l’une des plus belles émotions de ma vie. Les couleurs, les odeurs et les sensations sont gravées dans ma mémoire et viendront régulièrement fleurir des jours plus monotones.

Mais le plus beau reste à venir… Le prochain voyage, avec de nouvelles rencontres.


10 données majeures pour présenter l’Orque :

Nom scientifique : Orcinus orca
Longueur : 6 à 7 m, jusqu'à 10 m
Poids : 3 à 7 t
Longévité : 50 ans chez les mâles, jusqu'à 100 ans chez les femelles
Gestation : Environ 15 mois
Temps de plongée : 3 à 5 min, jusqu'à 20 min
Comportement social : Grégaires, ils forment des groupes de 5 à 20 individus
Alimentation : Poissons, Cétacés, Pinnipèdes, Oiseaux, Céphalopodes
Distribution mondiale : Toutes les mers et tous les océans, des pôles à l'équateur
Population mondiale : Inconnue, probablement pas en danger

mardi, février 21, 2006

Canada - Ma première fois, c’est au Québec…

Mai 1994. Une ambiance fantomatique plane sur la petite ville de Tadoussac. Ciel et terre se confondent dans un gris métallique et seules les couleurs des habitations locales me rappellent que nous ne vivons pas dans un univers monochrome. Situé dans un environnement privilégié, au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent, avec ses demeures plus que centenaires, vitrine du patrimoine d’Amérique du Nord, ce site appartient au club très select des plus belles baies du monde. C’est un des plus vieux villages du Canada, et en accueillant près de 300000 visiteurs par an, sa réputation a largement dépassé les frontières québécoises. C’est en 1979 qu’ont commencé, dans le secteur Tadoussac – Grandes Bergeronnes, les safaris sur le Saint-Laurent afin d’y observer des baleines. Personne ne pouvait imaginer à ce moment l’essor de cette activité et que ce village en deviendrait l’un des hauts lieux mondiaux. Ici, tous les habitants ont adopté le rythme des baleines. Après un hiver rigoureux (les températures pouvant descendre à 40 en dessous de zéro), les Tadousssaciens attendent chaque fin de printemps le retour des cétacés. C’est à cette période, un jour de mai, que j’y dépose mon sac à dos pour y passer deux jours.
À peine débarqué du bus 53 depuis Québec City, je rejoins mon lieu de villégiature pour la nuit. Une figure locale, Julie, m’accueille chez elle au 251 de la rue des Pionniers. Cette maison victorienne, d’une couleur bleu outre-mer, au bord du Saint-Laurent, est une fenêtre extraordinaire sur les cétacés. Je rejoins Julie. Nous nous asseyons. Elle m’offre un café et nous commençons à parler. Bien vite, les baleines arrivent au centre de la conversation et, sur le sujet, elle est intarissable. Julie enchaîne les anecdotes avec passion et me fait partager son amour pour ces animaux. Pendu à ses lèvres, je fais un bref retour en enfance, au temps où mon arrière-grand-mère me racontait des histoires d’ours, de loups et autres bêtes à poils. Les Bélougas et les rorquals sont les héros de ce moment, environ le temps de consommer quatre eaux chaudes parfumées au café... Mais derrière chaque histoire se cachent des hommes. Des amoureux de la nature qui savent tirer profit de celle-ci tout en la respectant. Des gens vivant au rythme des saisons et prenant le temps d’apprécier le cadre dans lequel ils vivent, s’émerveillant comme des enfants à chaque nouvelle rencontre que la simplicité de la vie peut leur apporter. L’histoire des baleines du Saint-Laurent, c’est aussi l’histoire de ces hommes. C’est cette fusion, presque charnelle, que j’ai envie de découvrir.
Après ce préambule baleinier qui m’a mis en appétit, je rejoins le port pour embarquer sur un pneumatique en quête du Graal. Les conditions climatiques sont apocalyptiques… Vent, pluie et une visibilité très réduite sont le copieux menu de cette entrée en matière. Hier encore, une tempête de neige sévissait dans la région… Un autre ingrédient vient troubler mon euphorie de rencontre : Yvan, mon skipper, n’est pas très confiant quant aux probabilités d’observation. Il m’explique que nous ne sommes qu’au début de la saison. Que les baleines n’arrivent qu’à partir de la fin mai, pour y passer l’été à se nourrir de poisson et de krill après un retour de migration des eaux plus chaudes, où elles se reproduisent et mettent bas. Elles reviennent au Québec après quelques milliers de kilomètres, en solitaire, au compte-gouttes. En ce moment, seulement trois ou quatre animaux croisent le chemin des bateaux sur la région. Ces mots sonnent comme un véritable couperet ! L’inquiétude m’envahit. Après avoir consulté Yvan sur les conditions de mer, je décide quand même de sortir. Je pars du principe que mes chances de rencontre sont plus importantes sur l’eau qu’à terre… ! ! !
Nous quittons le petit port de Tadoussac à 14h 30… Nous avons trois heures de sortie pour trouver une baleine… Le compte à rebours est lancé. Maintenant chaque minute de vigie compte. Yvan décide de prospecter le Saguenay, cette rivière sans fond, explorée jadis par l’équipe Cousteau. Le froid et la pluie cinglent mon visage. Malgré ma Mustang, cette combinaison de flottaison obligatoire pour toute sortie en mer, le froid me glace les os. Le bonnet vissé sur la tête, je me concentre à l’avant du bateau, les yeux rivés sur l’eau à la recherche d’un signe de vie dans cette grisaille. Plus nous remontons la rivière, meilleure est la visibilité. Peut-être est-ce un premier signe du destin qui s’ouvre à moi ? Yvan me fait une visite guidée des lieux, mais ma tête est ailleurs. Je n’ai qu’un désir : trouver une baleine. Et il l’a bien compris.
Ici ! Et Là ! Encore une ! Mais, avec une patience infinie, Yvan est formel, ce n’est pas une baleine ou un Bélouga. Mon imagination et ma volonté de voir un cétacé dépassent ma raison. Ce que je prends pour des baleines sont en réalité les crêtes des vagues cassées par le vent qui forment une écume blanchâtre et une projection d’eau à la verticale, rien de plus. Cela fait maintenant plus d’une heure et demie que nous sommes partis et pas un mammifère marin en vue, pas un signe de présence… Rien ! Rien d’autre que de l’eau et du vent. Mais il m’en faut plus pour rendre les armes.
Nous changeons notre cap pour prendre celui du retour. Inlassablement, je scrute le Saguenay. La pluie redouble d’intensité. Il est 16H30. Je peux lire dans les yeux d’Yvan toute la tristesse de ne pas avoir assouvi mon désir de rencontre. Dans un dernier effort (il ne me reste qu’une heure de sortie), je me concentre à nouveau sur mon travail de vigie. Je la sens… la devine… elle est là, c’est sûr… mais où ?
Les yeux rougis par le vent et la pluie, ma vue semble me faire défaut. Je fatigue. Alors que je commence à perdre l’espoir d’une rencontre, dans un dernier effort, je fixe une vague, parmi des centaines, qui me paraît différente. Est-ce encore mon imagination ? Peut-être. Je garde ce point en vue durant deux minutes. Ce que je vois est régulier, environ toutes les trente secondes et pas très haut. De peur que ce ne soit encore qu’une vague cassée par le vent, je ne dis rien à Yvan. C’est à environ 400 mètres à la proue, légèrement à gauche. Je n’ai rien à perdre… je me lance…
" Yvan, je crois qu’il y a une baleine là-bas ! "
Il me regarde, observe le point pendant de longues secondes qui me paraissent interminables… et me sourit.
" T’es chanceux. C’est bien une baleine ! " en Québécois dans le texte…
Tout se bouscule dans ma tête. Oubliés pluie, vent et froid… J’exulte. Nous nous approchons tranquillement. Yvan identifie l’espèce. C’est une Balaenoptera acutorostrata. Euh ! Acutokoi ? Rostrata, du latin Rostrum qui signifie museau et Acutus, pointu, se rapportant à l’aspect en V de son museau. C’est son nom scientifique. Petit Rorqual en français. C’est l’une des plus petites baleines au monde. Avec ses 8 à 10 mètres et un poids de 10 tonnes environ, elle est loin de la baleine bleue qui peut atteindre 30 mètres, mais elle suffit à mon plaisir.
Nous sommes à une cinquantaine de mètres de l’animal. Il décrit un cercle de faible diamètre. Attention, c’est toute proportion gardée… C’est une baleine de 10 mètres tout de même ! Elle garde un rythme constant depuis plusieurs minutes. Quatre respirations espacées de 30 secondes environ, puis un temps de plongée de 2 minutes. Chaque apparition provoque en moi une émotion intense. Elle tourne autour du bateau. A ce moment, je ne sais pas trop définir quel est le comportement particulier que je suis en train d’observer. Je vois un animal noir, avec une dorsale proéminente, qui souffle régulièrement et qui disparaît sans crier gare. Je me retourne vers Yvan pour avoir des explications. La réponse est claire : nous faisons une très belle observation d’un petit rorqual en alimentation.
Sa technique est simple. Il choisit tout d’abord sa proie : Lançon ou Capelan, des poissons d’une vingtaine de centimètres. Il lui faut ensuite les canaliser en une boule très compacte. Pour cela, il tourne rapidement autour de ses proies. Le poisson, lorsqu’il est en danger, adopte toujours la même attitude : il se regroupe avec ses congénères et mise sur sa probabilité d’être épargné… Plus ils seront nombreux, plus sa chance sera grande ne de pas être avalé. Vient enfin l’attaque… La baleine aura préalablement bien vérifié que cette boule n’a pas d’échappatoire, en la concentrant au maximum vers la surface et de préférence en la bloquant par un haut fond d’un coté et elle-même de l’autre. C’est pourquoi il n’est pas rare de voir ces baleines très proches des côtes et des plages environnantes. En ce moment, elle se jette littéralement gueule ouverte pour prendre un maximum de poisson. Après avoir filtré l’eau grâce à ses fanons, il ne lui reste plus qu’à ingurgiter le fruit de sa chasse…
Cela fait maintenant une heure que je n’ai d’yeux que pour elle et il va falloir la quitter. Yvan, devant mon innocence, m’a offert plus de temps que le crédit qui m’était imparti. Après une ultime attaque sur les capelans, durant laquelle je peux voir sa poche ventrale dilatée par l’eau et les poissons à seulement quelques mètres du bateau, nous nous éloignons tranquillement.
Il aura suffit d’une heure. Une heure d’exaltation où ma vie a basculé. Dans des conditions dantesques avec des chances de rencontres très minces, j’ai eu le bonheur de jouir d’un spectacle hors du commun : rencontrer une baleine. Depuis ce jour de mai 1994, je parcours le monde à la rencontre de ces géants des océans en quête d’évasion maritime. Chaque nouvelle rencontre est pour moi comme la première. J’ai toujours les même frissons et je garde cette pureté d’esprit de tous les amoureux de la nature. L’aventure baleinière, c’est aussi celle de ces hommes qui les étudient ou les protègent et qui transmettent leur passion, en toute simplicité, à ceux restés à terre.