Mai 1994. Une ambiance fantomatique plane sur la petite ville de Tadoussac. Ciel et terre se confondent dans un gris métallique et seules les couleurs des habitations locales me rappellent que nous ne vivons pas dans un univers monochrome. Situé dans un environnement privilégié, au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent, avec ses demeures plus que centenaires, vitrine du patrimoine d’Amérique du Nord, ce site appartient au club très select des plus belles baies du monde. C’est un des plus vieux villages du Canada, et en accueillant près de 300000 visiteurs par an, sa réputation a largement dépassé les frontières québécoises. C’est en 1979 qu’ont commencé, dans le secteur Tadoussac – Grandes Bergeronnes, les safaris sur le Saint-Laurent afin d’y observer des baleines. Personne ne pouvait imaginer à ce moment l’essor de cette activité et que ce village en deviendrait l’un des hauts lieux mondiaux. Ici, tous les habitants ont adopté le rythme des baleines. Après un hiver rigoureux (les températures pouvant descendre à 40 en dessous de zéro), les Tadousssaciens attendent chaque fin de printemps le retour des cétacés. C’est à cette période, un jour de mai, que j’y dépose mon sac à dos pour y passer deux jours.
À peine débarqué du bus 53 depuis Québec City, je rejoins mon lieu de villégiature pour la nuit. Une figure locale, Julie, m’accueille chez elle au 251 de la rue des Pionniers. Cette maison victorienne, d’une couleur bleu outre-mer, au bord du Saint-Laurent, est une fenêtre extraordinaire sur les cétacés. Je rejoins Julie. Nous nous asseyons. Elle m’offre un café et nous commençons à parler. Bien vite, les baleines arrivent au centre de la conversation et, sur le sujet, elle est intarissable. Julie enchaîne les anecdotes avec passion et me fait partager son amour pour ces animaux. Pendu à ses lèvres, je fais un bref retour en enfance, au temps où mon arrière-grand-mère me racontait des histoires d’ours, de loups et autres bêtes à poils. Les Bélougas et les rorquals sont les héros de ce moment, environ le temps de consommer quatre eaux chaudes parfumées au café... Mais derrière chaque histoire se cachent des hommes. Des amoureux de la nature qui savent tirer profit de celle-ci tout en la respectant. Des gens vivant au rythme des saisons et prenant le temps d’apprécier le cadre dans lequel ils vivent, s’émerveillant comme des enfants à chaque nouvelle rencontre que la simplicité de la vie peut leur apporter. L’histoire des baleines du Saint-Laurent, c’est aussi l’histoire de ces hommes. C’est cette fusion, presque charnelle, que j’ai envie de découvrir.
Après ce préambule baleinier qui m’a mis en appétit, je rejoins le port pour embarquer sur un pneumatique en quête du Graal. Les conditions climatiques sont apocalyptiques… Vent, pluie et une visibilité très réduite sont le copieux menu de cette entrée en matière. Hier encore, une tempête de neige sévissait dans la région… Un autre ingrédient vient troubler mon euphorie de rencontre : Yvan, mon skipper, n’est pas très confiant quant aux probabilités d’observation. Il m’explique que nous ne sommes qu’au début de la saison. Que les baleines n’arrivent qu’à partir de la fin mai, pour y passer l’été à se nourrir de poisson et de krill après un retour de migration des eaux plus chaudes, où elles se reproduisent et mettent bas. Elles reviennent au Québec après quelques milliers de kilomètres, en solitaire, au compte-gouttes. En ce moment, seulement trois ou quatre animaux croisent le chemin des bateaux sur la région. Ces mots sonnent comme un véritable couperet ! L’inquiétude m’envahit. Après avoir consulté Yvan sur les conditions de mer, je décide quand même de sortir. Je pars du principe que mes chances de rencontre sont plus importantes sur l’eau qu’à terre… ! ! !
Nous quittons le petit port de Tadoussac à 14h 30… Nous avons trois heures de sortie pour trouver une baleine… Le compte à rebours est lancé. Maintenant chaque minute de vigie compte. Yvan décide de prospecter le Saguenay, cette rivière sans fond, explorée jadis par l’équipe Cousteau. Le froid et la pluie cinglent mon visage. Malgré ma Mustang, cette combinaison de flottaison obligatoire pour toute sortie en mer, le froid me glace les os. Le bonnet vissé sur la tête, je me concentre à l’avant du bateau, les yeux rivés sur l’eau à la recherche d’un signe de vie dans cette grisaille. Plus nous remontons la rivière, meilleure est la visibilité. Peut-être est-ce un premier signe du destin qui s’ouvre à moi ? Yvan me fait une visite guidée des lieux, mais ma tête est ailleurs. Je n’ai qu’un désir : trouver une baleine. Et il l’a bien compris.
Ici ! Et Là ! Encore une ! Mais, avec une patience infinie, Yvan est formel, ce n’est pas une baleine ou un Bélouga. Mon imagination et ma volonté de voir un cétacé dépassent ma raison. Ce que je prends pour des baleines sont en réalité les crêtes des vagues cassées par le vent qui forment une écume blanchâtre et une projection d’eau à la verticale, rien de plus. Cela fait maintenant plus d’une heure et demie que nous sommes partis et pas un mammifère marin en vue, pas un signe de présence… Rien ! Rien d’autre que de l’eau et du vent. Mais il m’en faut plus pour rendre les armes.
Nous changeons notre cap pour prendre celui du retour. Inlassablement, je scrute le Saguenay. La pluie redouble d’intensité. Il est 16H30. Je peux lire dans les yeux d’Yvan toute la tristesse de ne pas avoir assouvi mon désir de rencontre. Dans un dernier effort (il ne me reste qu’une heure de sortie), je me concentre à nouveau sur mon travail de vigie. Je la sens… la devine… elle est là, c’est sûr… mais où ?
Les yeux rougis par le vent et la pluie, ma vue semble me faire défaut. Je fatigue. Alors que je commence à perdre l’espoir d’une rencontre, dans un dernier effort, je fixe une vague, parmi des centaines, qui me paraît différente. Est-ce encore mon imagination ? Peut-être. Je garde ce point en vue durant deux minutes. Ce que je vois est régulier, environ toutes les trente secondes et pas très haut. De peur que ce ne soit encore qu’une vague cassée par le vent, je ne dis rien à Yvan. C’est à environ 400 mètres à la proue, légèrement à gauche. Je n’ai rien à perdre… je me lance…
" Yvan, je crois qu’il y a une baleine là-bas ! "
Il me regarde, observe le point pendant de longues secondes qui me paraissent interminables… et me sourit.
" T’es chanceux. C’est bien une baleine ! " en Québécois dans le texte…
Tout se bouscule dans ma tête. Oubliés pluie, vent et froid… J’exulte. Nous nous approchons tranquillement. Yvan identifie l’espèce. C’est une Balaenoptera acutorostrata. Euh ! Acutokoi ? Rostrata, du latin Rostrum qui signifie museau et Acutus, pointu, se rapportant à l’aspect en V de son museau. C’est son nom scientifique. Petit Rorqual en français. C’est l’une des plus petites baleines au monde. Avec ses 8 à 10 mètres et un poids de 10 tonnes environ, elle est loin de la baleine bleue qui peut atteindre 30 mètres, mais elle suffit à mon plaisir.
Nous sommes à une cinquantaine de mètres de l’animal. Il décrit un cercle de faible diamètre. Attention, c’est toute proportion gardée… C’est une baleine de 10 mètres tout de même ! Elle garde un rythme constant depuis plusieurs minutes. Quatre respirations espacées de 30 secondes environ, puis un temps de plongée de 2 minutes. Chaque apparition provoque en moi une émotion intense. Elle tourne autour du bateau. A ce moment, je ne sais pas trop définir quel est le comportement particulier que je suis en train d’observer. Je vois un animal noir, avec une dorsale proéminente, qui souffle régulièrement et qui disparaît sans crier gare. Je me retourne vers Yvan pour avoir des explications. La réponse est claire : nous faisons une très belle observation d’un petit rorqual en alimentation.
Sa technique est simple. Il choisit tout d’abord sa proie : Lançon ou Capelan, des poissons d’une vingtaine de centimètres. Il lui faut ensuite les canaliser en une boule très compacte. Pour cela, il tourne rapidement autour de ses proies. Le poisson, lorsqu’il est en danger, adopte toujours la même attitude : il se regroupe avec ses congénères et mise sur sa probabilité d’être épargné… Plus ils seront nombreux, plus sa chance sera grande ne de pas être avalé. Vient enfin l’attaque… La baleine aura préalablement bien vérifié que cette boule n’a pas d’échappatoire, en la concentrant au maximum vers la surface et de préférence en la bloquant par un haut fond d’un coté et elle-même de l’autre. C’est pourquoi il n’est pas rare de voir ces baleines très proches des côtes et des plages environnantes. En ce moment, elle se jette littéralement gueule ouverte pour prendre un maximum de poisson. Après avoir filtré l’eau grâce à ses fanons, il ne lui reste plus qu’à ingurgiter le fruit de sa chasse…
Cela fait maintenant une heure que je n’ai d’yeux que pour elle et il va falloir la quitter. Yvan, devant mon innocence, m’a offert plus de temps que le crédit qui m’était imparti. Après une ultime attaque sur les capelans, durant laquelle je peux voir sa poche ventrale dilatée par l’eau et les poissons à seulement quelques mètres du bateau, nous nous éloignons tranquillement.
Il aura suffit d’une heure. Une heure d’exaltation où ma vie a basculé. Dans des conditions dantesques avec des chances de rencontres très minces, j’ai eu le bonheur de jouir d’un spectacle hors du commun : rencontrer une baleine. Depuis ce jour de mai 1994, je parcours le monde à la rencontre de ces géants des océans en quête d’évasion maritime. Chaque nouvelle rencontre est pour moi comme la première. J’ai toujours les même frissons et je garde cette pureté d’esprit de tous les amoureux de la nature. L’aventure baleinière, c’est aussi celle de ces hommes qui les étudient ou les protègent et qui transmettent leur passion, en toute simplicité, à ceux restés à terre.